Raisonnement du plan de fumures de la pomme de terre

Publication : samedi 10 mars 2012

Raisonnement du plan de fumures  de la pomme de terre  

(Pr. Ahmed Skiredj)

(Département d'Horticulture/IAV Hassan II/ Rabat/ Maroc)

1- Méthodologie: 

Une des méthodes efficaces de raisonnement d'un plan de fumures d'une culture dans une région donnée est la suivante:

(1) Effectuer un suivi technique dans la région au niveau d'un certain nombre d'exploitations.

 

(2) Le choix des exploitations dépend de l'objectif à atteindre (plan de fumure concernant une région: choisir des exploitations représentatives; plan de fumure concernant des conditions particulières de production, salinité par exemple: choisir des exploitations qui présentent cette caractéristique...etc.).

(3) Etablir les relations entre la production et les techniques d'apport des fertilisants. Aggrandir l'échantillon en cas d'existence de relations insuffisantes.

(4) Déduire les effets de la nature, de la doses d'engrais, de leurs moments d'apport...etc.

(5) Se documenter par bibliographie sur les techniques de fertilisation de la culture dans les conditions qui intéressent le producteur.

(6) Vérifier les conclusions tirées du suivi et des enquêtes par une recherche adaptative, en incluant dans les essais des témoins conçus de la bibliographie.

(7) Tirer les conclusions nécessaires à partir des expérimentations et établir le plan de fumures souhaité, dans la région et pour la culture en question.

2- Résultats de la recherche sur la fertilisation de la pomme de terre :

a- Résultats d'un suivi technique mené en zone saline à Bouznika :

Le suivi a concerné 10 exploitations caractérisées comme l'indique le tableau 1 .

Tableau 1 : données du suivi technique de 10 exploitations à Bouznika :

exploi-tation

EC-eau

dmhos/m

EC-sol

dmhos/m

Apport fumier (T/ha)

Apport N (kg/ha)

Apport K (kg/ha)

Rapport K/N

Rendmt

T/ha

1

4,2

2,4

0

112

93

0,83

12,5

2

2,7

2,2

6

184

200

1,08

14

3

2,4

2,1

5

236

81

0,34

13

4

7,2

4,4

15

84

100

1,18

12

5

0,6

0,9

12

260

105

0,4

13

6

3,2

4,9

3

296

93

0,31

10

7

1,5

1,2

2

196

113

0,57

11

8

4,2

3,1

4

100

160

1,6

12

9

2,2

2,4

10

126

265

2,1

14

10

3,2

4,2

8

140

116

0,83

11

Le commentaire de ce tableau fait ressortir les analyses suivantes :

a1- Effet de la salinité sur le rendement :

Les rendements de la culture de pomme de terre , en fonction des classes de salinité , se présentent de la manière suivante :

Tableau 2 : Rendement de la pomme de terre en fonction des classes de salinité :

Salinité eau

Salinité sol

Exploitations

Rendements réels (T/ha)

Rendements moyens (T/ha)

EC : 0,6-1,5

EC: 0,9-1,2

5 et 7

13 et11

12

2,2-2,7

2,1-2,4

2 , 3 et 9

14 ; 13 ; 14

13,7

3,2-4,2

2,4-4,9

1 , 6 , 8 et 10

12,5;10;12;11

11,4

7,2

4,4

4

12

12

Le meilleur rendement de la pomme de terre a donc été obtenu , non pas avec les faibles EC , comme de nombreux chercheurs ont trouvé , mais avec des salinités moyennes de 2,2 à 2,7 mmhos/cm . Ces salinités sont pratiquement celles des solutions nutritives en fertigation . Lorsque EC augmente à 7,2 mmhos/cm , le rendement n'est pas pénalisé à plus de 50 % de sa valeur en conditions non salines , mais , contrairement à la théorie d'Ayers et al , 1976 , il se situe à une valeur moyenne de 10-12,5 T/ha . La pomme de terre (variété Nicola) résiste donc aux fortes salinités , particulièrement lorsque l'apport du fumier est relativement élevé (exploitation 4) .

a2- Effet du fumier sur le rendement :

L'effet du fumier apparait à partir du tableau suivant :

Tableau 3 : Effet des apports de fumier sur le rendement de la pomme de terre :

dose de fumier (T/ha)

Exploitations

Rendements (T/ha)

>= 10

4 , 5 et 9

13

5-10

2 , 3 et 10

12,7

<= 5

1 , 6 , 7 et 8

11,4

Plus la dose utilisée de fumier est élevée , plus le rendement est élevé aussi. L'exploitation 4 , utilisant la plus forte dose de fumier , est classée au premier rang des rendements malgré la plus forte salinité d'eau et de sol .

a3- Effet du rapport K/N sur le rendement :

La relation «K/N - Rendement» est donnée par le tableau suivant :

Tableau 4 : Relation K/N-Rendement :

Classe de K/N

Exploitations

Rendements (T/ha)

Qualité des tubercules *

0,31-0,83

1,3,5,6,7,10

11,75

+

1,08-1,18

2 et 4

13

++

1,6-2,1

8 et 9

13

+++

* : Qualité = grand calibre (100 g/tubercule)+ teneur élevée des tubercules en MS

Les meilleurs rendements en quantité et en qualité sont obtenus au niveau des exploitations à rapports K/N élevés . La potasse joue , en effet , un rôle important dans le grossissement des tubercules .

L'itinéraire technique de l'exploitation 4 semble être adapté à la condition de salinité de l'eau d'irrigation et du sol ; cet itinéraire se résume comme suit :

* Variété Nicola

* Labour profond (30 cm) à la charrue à socs réversibles , ne laissant pas de semelle de labour .

* Date de plantation précoce : début Août

* Un seul passage de cover crop avant plantation , évitant de bruler le sol et de l'émietter excessivement .

* Utilisation de semence saine , à la dose de 2,5 T/ha .

* Irrigation complétant les apports d'eau de pluie , aux stades mi croissance , tubérisation et début grossissement des tubercules .

* Fertilisation de fond : 15 T/ha de fumier + l'engrais (12-12-17) à la dose de 700 kg/ha, soit 84 N + 84 P2O5+ 114 K2O (équilibre 1-1-1,36) .

* Fumure de couverture : 5 T/ha de fumier au stade tubérisation .

* Pas d'engrais minéral en couverture , en condition de forte salinité .

* Rapport K/N (sans compter les apports de fumier) : environ 1,4 .

* Autre entretien : soins classiques .

b- Résultats d'essais de fumures :

Puisque le suivi des 10 exploitations a révélé l'importance des apports de fumures organiques ainsi que des rapports élevés de K/N , des essais ont été installés afin d'optimiser la fertilisation de la culture de pomme de terre . Les tableaux suivants donnent les principaux résultats des essais .

b1- Doses de fumier :

Le tableau 5 donne les résultats des effets de différentes doses de fumier sur les composantes du rendement :

Tableau 5 : Effet du fumier

Doses fumier (T/ha)

Nombre tiges/

plante

Rendemt

(T/ha)

Nombre tubercules/

plante

Poids (g/tubercule)

% petit calibre (< 28 mm)

% calibre moyen (28-55 mm)

% gros calibre (> 55 mm)

0

3,94 +

13,34+

7,7

39,4 +

9 +++

87,4

3,6 +

30

4,40 ++

17,18++

7,6

50,8 ++

5,2 ++

88,3

6,5 ++

60

4,50 ++

17,71++

7,7

52,3 ++

3,8 +

86,4

9,8 +++

+ , ++ et +++ : niveaux de signification des différences , respectivement significatif , très significatif et très hautement significatif .

La dose de 30 T/ha de fumier semble être optimale en condition de salinité de l'eau de 2,5 mmhos/cm et du sol de 1,8 mmhos/cm ; elle a permis l'obtention de 4,4 tiges/plant , un rendement de 17,18 T/ha , un nombre de tubercules par plant de 7,6 , un poids moyen par tubercule de 50-51 g et un pourcentage de calibre moyen (28-55 mm) de 88,3 .

b2- Effet synergique du fumier et des autres apports minéraux :

Deux sites ont été choisis en fonction de leur salinité . Ces sites sont caractérisés comme indiqué dans le tableau 6 .

Tableau 6 : Caractérisation des sites des essais :

Sites (EC:mmhos/cm)

Fumure de fond

N-P2O5-K2O

Fumure de couverture

Rapport K/N

Apport fumier

Rendement (T/ha)

1 : EC eau = 4,4

1000 kg du composé (14-28-14) , stade 5 JAP

500 kg d'Ammonitrate , stade 25 JAP

0,38

30 T/ha

0

16

12

2 : EC eau = 2

Idem

0

0,83

30 T/ha

0

20

16

Pour le site 1 , les apports en éléments minéraux (sans compter ceux du fumier) sont 306 kg N + 280 kg P2O5 + 140 kg K2O , soit 306 kg N + 124,44 kg P + 116,67 kg K , soit un équilibre N-P-K de 1-0,4-0,38 . Notons qu'il y a un apport N après la tubérisation (ce qui n'est pas recommandé) , le rapport K/N est faible (0,38) et la salinité est élevée (4,4 mmhos/cm) .

Pour le site 2 , il n'y a pas d'apport de N après la tubérisation . L'équilibre N-P-K est de 1-0,9-0,83 .

Il n'y a pas d'apport de couverture potassique dans les deux sites .

Le résultat montre que les rendements au site 2 dépassent ceux du site 1 , avec ou sans fumier . La salinité , combiné à l'apport tardif de N ont pénalisé le rendement au site 1 . L'apport du fumier a amélioré le rendement dans les deux sites . Cette amélioration a atteint 25 % (au site 2) et 33 % (au site 1) . Avec une salinité de 2 mmhos/cm (condition optimale de production) et un apport de fumier de 30 T/ha , le rendement obtenu est de 20 T/ha , les tubercules mères ont formé 6 tiges et 6,25 tubercules par plant ; le poids moyen des tubercules produits est de 60 g/tubercule .

b3- Effet de l'équilibre N-P-K :

Dans les mêmes sites , chez les producteurs , une modification des apports de couverture en vue d'améliorer le rapport K/N a été introduite dans les essais. Le fumier a été apporté à la dose de 30 T/ha dans les deux sites . Le tableau 7 illustre cette modification.

Tableau 7 : Effet du rapport K/N :

Sites (EC eau) (mmhos/cm)

Apport N (stade 25 JAP)

Apport K2O

(stade 25 JAP)

Rapport K/N

Rendement (T/ha)

1 : ECe = 4,4

500 kg Ammonitrate

0

45 kg/ha

165 kg/ha

230 kg/ha

0,38

0,5

0,83

1

12

14

15,5

19

2 : ECe = 2

0

0

30 kg/ha

60 kg/ha

110 kg/ha

0,83

1

1,2

1,5

16

20

21

23

Dans les deux sites , l'apport de fumier semble avoir réduit l'effet de la salinité . Seul le rapport K/N semble gouverner le rendement pour tout niveau de salinité . En effet , lorsque K/N est de 0,83 (valeur commune aux deux sites) , le rendement est sensiblement le même (15,5-16 T/ha) . Lorsque ce rapport est de 1, le rendement est également le même dans les deux sites (19-20 T/ha) . L'effet néfaste de l'apport tardif de N au site 1 semble être effacé par les apports potassiques de couverture . Lorsque le rapport K/N est de 1,5 (site 2) , le rendement obtenu est de 23 T/ha , soit presque le double de celui obtenu au site 1, avec un rapport de 0,38 . Les meilleurs équilibres N-P-K utilisés sont (1-0,4-1) au site 1 et (1-0,9-1,5) au site 2 . Puisque l'effet de la salinité a été nettement réduit par les apports potassiques , en présence de fournitures de fumier , le plan de fumure suivant pourrait être préconisé dans une région saline (de EC eau = 2 à 5 mmhos/cm) :

* Fumure de fond : 30 T/ha de fumier + 140 kg N + 280 kg P2O5 (soit 125 kg P) + 140 kg K2O (soit 117 kg K) . Ces apports peuvent être fournis , soit par un engrais composé (14-28-14) ou (12-12-17) ou par des engrais simples .

* Fumure de couverture : 110 à 150 kg K2O , soit 90 à 125 kg K . Il faut éviter d'apporter N après la tubérisation , sinon , il est impératif de corriger cet apport azoté par un apport supplémentaire de potasse , à calculer en fonction du rapport optimal K/N de 1,5 à 2 . Le phosphore peut être apporté en totalité au fond , suivant l'équilibre 1 N-0,4 P .

3- Conclusion :

La production et la qualité de la pomme de terre peuvent être améliorées par une fertilisation raisonnée et bien conduite . Il est recommandé de porter les autres facteurs de production à leur optimum , en particulier le travail de sol qui doit être profond , le choix de la variété qui doit être adaptée à la salinité (exemple Nicola) , la semence qui doit être saine et certifiée ainsi que l' entretien de la culture qui doit être intensif et efficace. Une fois ces facteurs sont optimisés , le rôle de la fertilisation devient important . La pomme de terre exige une fumure organique assez copieuse (30 T/ha est optimale) , des apports de N durant la première partie du cycle de la culture (tout N doit être apporté avant la tubérisation , soit 140 kg N/ha fractionnés en plusieurs fournitures) , un à deux apports de P (280 kg P2O5/ha , en grande partie à la plantation , soit 2/3 de la dose et 1/3 à la tubérisation) et un ou plusieurs apports de K (si la distribution se fait par fertigation) , fractionnés durant tout le cycle de la culture , particulièrement pendant la phase de post tubérisation . L'équilibre N-P-K optimal est de 1- (0,4 à 0,9)- (1,5 à 2) . Ce plan de fumure peut être complété par 2 à 3 pulvérisations d'engrais foliaire durant le cycle de la culture afin de corriger des carences éventuelles d'oligoéléments . Dans ce cas , il est recommandé d'ajouter 2 % d'urée dans la solution pulvérisante afin d'avoir un effet synergique d'absorption des microéléments.

Design BestInformatic